En ce 25 mars 1649, la fronde grondait sur le pavé de Paris et s'était étendue à la province.
Le 5 janvier précédent, le jeune roi avait dû s'enfuir au château de Saint-Germain et, le 8 janvier suivant, le Parlement avait déclaré le Cardinal ennemi de l'Etat.
Pierre Port-Combet, quant à lui, cultivait ses terres dans son hameau des Plantée à Vinay, en Dauphiné.
Pour lui, Grenoble était le bout du monde, alors Paris!
Il était âgé de quarante-cinq ans.
Il s'était laissé conquérir par la religion réformée, dans laquelle il avait élevé ses enfants.
Il ne savait pas lui-même s'il avait épousé cette confession par conviction, ou pour imiter ses coreligionnaires.
Les hasards de la vie avaient scellé son destinà une catholique fervent, Jeanne Pélion, née une dizaine d'années après lui.
En ce jour de l'Annonciation, il décida d'aller tailler un osier.
Jeanne se fâcha.
La règle administrative était claire :
"Il est expressément défendu à ceux faisant profession de la religion prétendue réformée de travailler en public les jours de fêtes chômées par ceux de la religion catholique".
Elle la lui rappela, mais cela lui était égal.
Il prit sa serpe et son échelle.
Elle renouvela ses remontrances.
En vain.
"Bah! lui répondit-il, il n'y a guère plus de mal à aller couper mon osier que d'aller festoyer à la foire comme les autres!"
Et le bonhomme s'en alla, laissant son épouse à ses casseroles et à son désespoir.
Arrivé au champ, il posa son échelle sur le tronc, grimpa et se mit à donner de la serpette.
A peine avait-il abattu le premier coup et fait choir la pointe de quelques branches, qu'il vit celles-ci toutes dégoulinantes de sang.
Il regarda ses mains; elles étaient ensanglantées, ainsi eu son haut de chausse.
Il crut s'être blessé, se tâta, mais ne découvrit aucune égratignure, même pas la plus menue.
Il s'en retourna au logis.
Terrorisé et l'oeil hagard, il raconta sa mésaventure.
Sa femme constata ses souillures;
Il ordonna à ses enfants de se mettre en prières et demanda à Jeanne de venir sur les lieux, afin qu'elle puisse se rendre compte, elle-même, du sort que venait de lui jeter l'osier.
Elle l'accompagna, prit la serpe et porta quelques coups à l'endroit même ou Port-Combet avait taillé. Aucune goutte ne sortit.
Elle recommença sans plus de succès.
Elle ne douta cepenant pas de la sincérité de son mari.
Les branches ensanglantées jonchaient encore le sol!
Il reprit la faucille et se mit à couper de nouveau.
Le sang jaillit encore plus abondant entre les mains du profanateur.
Ils appelèrent deux de leurs voisins qui accoururent.
Il y avait là Louis Caillat, Miquelle, le tailleur d'habits, et Jean Francillon-Croze qui constatèrent, tout aussi effrayés que le couple, l'énormité du prodige.
Il leur fallut cinq jours, non seulement pour se remettre, mais aussi pour délibérer.
Finalement, sur les instances de tous, Port-Combet se résigna à informer le juge civil de la Châtellerie de Vinay, suivant déclaration du 30 mars faite devant Claude Rond, juge châtelain.
Il fut, incontinent, assigné à l'audience sur réquisition du procureur de la ville, pour avoir contrevenu aux textes interdisant le travail public les jours de fêtes catholiques chômées.
Port-Combet décida de ne pas aller déposer et se réfugia chez un ami réformé de la commune d'Albenc.
Puis il se ravisa er revint devant ses juges, où il fit amende honorable, suivant déposition du 9 mai suivant.
Le procureur Boisset requît contre lui une amende de quarante livres.
Il ne faut pas suivi en ses réquisitions par le juge ordinaire Brenier, qui lui infligea trois livres seulement. L'affaire s'était ébruitée. Les enquêteurs ecllésiastiques vinrent et le fait fut reconnu.
Les processions déferlèrent. Port-Combert ne se convertit point.
Non pas, peut-être, qu'il ne le voulut pas, mais il était faible et pressé par ceux du Consistoire de ne point le faire.
Les années passèrent. Le fruit n'était pas mûr. Au pied de l'osier, cependant, les miracles et guérisons se multipliaient. Et l'année 1657, vint. Déjà en janvier de cette année, le fils aîné avait franchi le pas et s'était converti.
Et puis, au mois de mars suivant...
Port-Combet labourait son champ, non loin de l'osier qu'il n'osait plus regarder. Il n'attacha guère d'attention à une demoiselle vêtue de blanc et de bleu qui se tenait sur le monticule de l'Epinousa. A peine remarqua-t-il le crêpe noir abattu qu'elle portait. Que pouvait faire cette bigote égarée en ce lieu? Il ne s'attarda point et aiguillona ses boeufs. Il ne fut même pas surpris de la voir soudainement près de lui, alors que quelques instants plus tôt elle trônait sur le monticule à quelques quatre cent mètres de là!
Il n'eut guère le temps d'admirer le port altier de la demoiselle, car celle-ci l'apostropha :
"A Dieu sois-tu mon ami, que dit-on de cette dévotion? Y vient-il beaucoup de monde?"
"Bonjour, Mademoiselle, il y vient assez de monde par-delà..."
"S'y fait-il beaucoup de miracles?"
"Ô de miracles! répondit-il, comme pour confirmer qu'il y en avait beaucoup.
"Arrête, arrête tes boeufs; cet huguenot qui a coupé l'osier, où demeure-t-il? Ne veut-il pas se convertir?"
"Je ne sais pas, il demeure bien par là..."
"Ah misérable, crois tu que je ne sache pas que tu es l'huguenot? Si tu n'arrêtes pas tes boeufs, je saurai bien les arrêter!"
"Ha, je les arrêterai bien moi-même, Mademoiselle!"
"Le temps de la fin est proche et si tu ne changes pas de ton état, tu seras l'un des plus grands tisons de l'enfer qui fut jamais. Si tu en changes je te protégerai devant Dieu. Va-t'en et dis au public que leurs prières ne sont pas assez ferventes et qu'ils recevront beaucoup plus de grâces et de faveurs de Dieu."
Port-Combet haussa les épaules et reprit son sillon. Avait-il compris ou était-il obscurci?
Il arrêta son attelage un peu plus loin et vulut revenir sur ses pas.
Mais la demoiselle avait disparu. Elle s'en était retournée, en un clin d'oeil, sur l'Epinousa.
Il courut à elle jusque dans les bois en gémissant.
Elle permit qu'il l'approche d'une douzaine de pas, mais ne le regarda point.
Puis elle disparut de la vue du laboureur. Eu loin, des petites bergères avaient vu la scène. Port-Combet rentra chez lui, bouleversé. Il assura sa femme de la résolution absolue dans laquelle il se trouvait désormais de se changer.
Il hésita encore jusqu'au mois d'août, oµ il fut subitement pris d'une forte fièvre. Il se vit tison de l'enfer. Il eut peur. Il commanda à sa femme d'aller quérir un religieux du couvent de Vinay. Dans la nuit du 14 au 15 août, veille de l'Assomption, il abjura le protestantisme, se confessa et reçut la communion.
Le 21 dudit mois, il quitta ce monde. Et l'osier ne pleura plus jamais de sang.
Extrait du livre "Les apparitions - mise en examen" de René Humetz.
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Que les Coeurs Unis de Jésus et Marie nous protègent et nous guident.